« Des barrières sont tombées » – par Gaëtan Gorce

La crise politique liée à la question migratoire semble venir achever un processus souterrain qui ébranle et fragilise tout l’ordre européen depuis des années.
Elle sert à la fois de révélateur et d’accélérateur à une recomposition mortelle pour la social-démocratie. Comme si un basculement longtemps hésitant était en train de se produire.

Ses effets électoraux en Italie, en Allemagne, auparavant au Royaume Uni, traduisent l’état d’exaspération dans lequel se trouvent les peuples européens.

Les classes populaires franchissent désormais allègrement le pas qui les séparaient encore des courants nationalistes et xénophobes. Le vote italien, et plus encore aux élections locales de ce week-end, en témoigne. Mais le rapprochement de la CSU et de l’AfD pourrait à son tour l’illustrer.

Symétriquement, les classes moyennes fragilisées par les politiques restrictives sont désormais en train de suivre en poussant la droite plus à droite et pour celles qui résistent en poussant la gauche plus à gauche.

Celle-ci est du coup en danger de mort. La tentation sera forte en effet pour ses dirigeants de venir partout au secours des gouvernements modérés au risque de disparaître en leur sein … ou d’être emportés avec eux.

La tripartition qui s’est opérée en France l’an passé et qui aboutit à réduire le paysage politique à un affrontement entre un rassemblement des modérés, une droite identitaire et une gauche protestataire se répand ailleurs en Europe à grande vitesse : ainsi en Allemagne où la cassure possible entre la CSU et la CDU achèverait l’intégration idéologique des centres, gauche et droit; ainsi en Italie où le parti démocrate de Renzi rêve de constituer une coalition centrale face aux nationalistes xénophobes de la Ligue et aux « populistes » du M5S.

Comment éviter pareil destin ?

Comment, pour la gauche, retrouver l’écoute des peuples sans renoncer à sa capacité à gouverner ?

Seulement en leur apportant des garanties.

Garanties sur la protection qu’ils attendent pour leurs emplois, le modèle social et la cohésion de nos sociétés ! Garanties aussi sur le fait que l’accueil de migrants ne se fera pas à leur détriment !

Est-ce si scandaleux ?

Les gauches européennes doivent donc porter une vraie exigence : celle d’une reprise en main par l’Europe de son destin.

  • Face aux États-Unis d’Amérique dont la politique joue aujourd’hui clairement contre nos intérêts, sur le plan économique et commercial, mais aussi diplomatique en Iran et plus globalement au Proche Orient, sur le plan aussi de la sécurité du continent en particulier s’agissant de la Russie. La Gauche devrait être au premier rang pour la dénoncer, et proposer par exemple de répondre aux lois extra territoriales américaines par des mesures interdisant à nos banques et entreprises de s’y soumettre…
  • Face à la crise migratoire, ensuite, qui ne constitue que le premier épisode d’une série de tensions à venir inscrites dans la démographie de l’Afrique et auxquelles nous ne pourrons répondre que par une stratégie de coopération, de développement et d’échanges sur le long terme avec l’ouest sub-saharien incluant des possibilités d’accueil, et de retour, à négocier.

Mais dans l’attente, prenons garde à ne pas nous laisser entraîner dans une surenchère morale dont nous n’avons pas les moyens et dont les contradictions minent notre crédibilité.

Si nous devons condamner le discours xénophobe de la Ligue, le faire violemment ne sert à rien.

Sinon à valoriser ceux qui le portent, à l’instar des offensives contre productives conduites depuis des années sans succès contre le FN. Et à aider Emmanuel Macron à se présenter en rempart, ambition que trahit son agressivité face au nouveau gouvernement italien.

Sinon à souligner notre hypocrisie : non seulement nous avons depuis des années abandonné l’Italie à son sort mais nous nous gardons bien d’ajuster nos actes à nos paroles puisque la France met tout en œuvre, gouvernement après gouvernement, pour accueillir le moins de réfugiés possible. Et pour cause, dans un pays gangrené par plus de 20 ans de chômage de masse.

Il ne s’agit certes pas de renoncer à nos valeurs mais de ne pas nous réfugier derrière elles.

La seule façon d’y être vraiment fidèle est de construire une réponse solide et autonome.

En donnant tout d’abord son sens à ce débat et en rapportant le désordre migratoire au désordre général que produit un système économique à l’origine de la misère et du chaos des pays d’origine. Les flux migratoires ne sont pas l’effet d’une fatalité mais de mécanismes de prédation qui sont à l’œuvre partout. L’enjeu est bien de reconnecter le débat migratoire et le débat idéologique sur l’économie et le monde que nous voulons.

En ré-affirmant ensuite la nécessité d’une politique de relance afin de créer les emplois et de dégager les marges de manœuvre indispensables à l’intégration de tous.
Politique économique et politique migratoire ne sont pas étanches l’une vis à vis de l’autre.

En assumant enfin une politique de maîtrise des flux destinée aussi à protéger les migrants potentiels : renforcement de Frontex, harmonisation des règles de l’asile, hot spot en Afrique précurseurs de la stratégie d’échanges et de développement évoquée précédemment, ET solidarité plus forte dans l’accueil lors des crises humanitaires, la politique ne pouvant transiger lorsque des vies sont en danger (comment à cet égard ne pas être choqué par les mises en cause d’associations humanitaires qui, en se portant au secours des migrants, jouent pleinement leur rôle ? Le réalisme et la lucidité n’impliquent pas le cynisme !).

  • Face aux enjeux enfin de l’autre versant, économique, de la mondialisation en portant un projet de développement tourné vers l’avenir à l’abri de l’euro : mise en place d’un vrai budget destiné à corriger les déséquilibres structurels entre nos économies, plan massif d’investissement dans la transition écologique et numérique … Le tout pourrait être formalisé dans un Pacte pour une Europe de gauche qu’une Conférence des partis et des forces concernées pourrait tenter adopter.

En toute hypothèse, chercher à construire de vraies réponses.

Le débat est ouvert.

Gaëtan Gorce

2018-06-28T10:38:40+00:00 28th juin 2018|Categories: Europe|