Décrocher les étoiles – par Gaëtan Gorce

Si le nouveau gouvernement italien ne peut susciter qu’interrogation et défiance, celle-ci ne doit certainement pas prendre le pas sur les exigences de l’analyse. Le qualifier de fasciste ou de populiste, comme on l’entend fréquemment, n’aide en rien à la compréhension de ce qui se passe en ce moment à Rome. Essayons donc une approche plus sereine pour tenter de mieux saisir la réalité du phénomène.

Observons tout d’abord que l’alliance de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles (M5S) réunit, derrière une contradiction apparente, et de manière inédite, les deux formes de contestation de l’ordre européen prévalant aujourd’hui dans l’Union : le refus des flux migratoires (la Ligue) et le rejet des politiques austéritaires ( M5S).

Quelle option choisira l’Union Européenne dans un tel contexte : laisser éclater le gouvernement italien sous le poids de ses contradictions (avec le risque, faute d’alternative de déclencher une double crise politique et financière) ou lâcher du lest sur l’un des deux volets au risque de favoriser des recompositions ailleurs à l’occasion des élections de 2019 ?

Les premiers choix opérés par le nouveau gouvernement laissent en tout cas penser qu’il a décidé de différer l’affrontement et de faire du contrôle des flux migratoires son premier champ de bataille, ce qui revient certes à donner l’avantage à Salvini mais permet à Di Maio d’entamer sa longue quête de respectabilité …

Demandons-nous ensuite de quoi est fait le M5S, qui, par comparaison avec la Ligue, dont l’identité semble fixée, reste un objet politique indéfini dont le visage se dessine un peu cependant à l’examen.

Certes le M5S refuse depuis toujours de se positionner sur l’axe droite/gauche. Ce qui lui a permis précisément (on l’oublie trop souvent ) de ne pas connaître le même sort que les contestataires issus du Parti Démocrate italien et d’attirer les électeurs de Renzi hostiles à son recentrage. Mais la réalité est plus complexe. En effet, ses élus viennent plutôt de la gauche( avec une grande diversité d’origine professionnelle et un engagement récent), tandis que son électorat, s’il en a plutôt le profil sociologique (jeunes, chômeurs, petite bourgeoisie éduquée du Sud et du Centre de la péninsule) n’en a pas l’orientation idéologique ( plus de la moitié refuse de se reconnaître dans les notions de Droite ou de Gauche). Comme si Grillo avait su capter l’attention de générations inspirées par des valeurs de gauche, celles-ci ayant été laissées en jachère par les partis qui la représentent habituellement, mais qui se seraient détournés de la politique voire ne s’y seraient jamais intéressés jusqu’à ce M5S apparaisse.

Son programme,s’il se veut pragmatique et vise à atteindre des objectifs plus qu’à répondre à des valeurs ou à représenter des idées, est ensuite d’une tonalité indubitablement progressiste, s’inspirant ouvertement de Rifkin (la fin du travail et la troisième révolution industrielle) comme de Stiglitz :

  1. son volet social (revenu minimum, remise en cause de la retraite à 67 ans, moratoire sur les expulsions, pénalisation du harcèlement au travail, accès de tous à l’école comme à la santé) est prépondérant ;
  2. son volet démocratique (lutte contre la corruption, recours au référendum, révocabilité, indépendance des médias, suppression des provinces, regroupement communal) consistant ;
  3. son volet écologique nourrit une critique virulente de l’économie financière, du modèle consumériste et de leurs conséquences pour la planète, les ressources des pays en développement et la santé publique. Les 5 étoiles représentent d’ailleurs les biens communs : l’eau, les transports, le développement durable , l’environnement et la connectivité ;
  4. son volet européen, qui ne comporte pas la sortie de l’euro, dénonce surtout le fonctionnement des Institutions européennes, l’incapacité de l’Union Européenne à construire une politique migratoire et sécuritaire commune, et refuse la conclusion de nouveaux accords de libre échange ;
  5. son volet budgétaire enfin prévoit de financer les hausses de dépenses publiques par des économies sur la défense et un déficit porté à 4% du PIB.

Si on y ajoute son volet extérieur (rééquilibrage des relations avec la Russie, défiance à l’égard de Ryad, refus de toute nouvelle adhésion à l’Union Européenne), on obtient un pot-pourri des mesures proposées ailleurs plutôt par les gauches radicales et qui fait échos à la colère ressentie par les Italiens face à la montée des inégalités et à la corruption du système.

Il conviendrait certes d’opérer un examen plus approfondi, et il est probable que le M5S ne livrera sa vérité qu’à travers son action gouvernementale… pour le meilleur ou pour le pire.

Mais ce premier coup de projecteur livre déjà quelques enseignements.

M5S semble d’abord le produit d’une sorte de dérive d’une culture politique, originellement de gauche, « réorientée » par le rejet de ce qu’est devenue la gauche officielle mais du même coup privée de ses repères protecteurs (par ex par rapport à l’extrême droite préférée à tout ce qui ressemble de près ou de loin au système honni). Préfigure-t-il ce que toutes les gauches européennes pourraient devenir, une fois leurs ailes radicales et modérées définitivement séparées ? Dans un tel cadre, la gauche de gouvernement ne pourrait manquer de connaître une dérive symétrique en reprenant le programme gestionnaire du centre-droit, ce qu’annonce le positionnement de Matteo Renzi (PDi), comme celui de Macron et de tant d’autres. De facto, l’opposition entre l’éthique de responsabilité et celle de conviction serait poussée à son comble au détriment de tout projet sérieux de transformation.

Pourtant s’invente dans ce maelström quelque chose de nouveau sur le plan et de la méthode et de la capacité à reconstituer un bloc de gauche mobilisant les classes populaires et les classes moyennes. La question est alors de savoir si un activisme mal contrôlé en est l’inéluctable prix à payer. Mais force est de constater que la déconsidération de la social-démocratie officielle est telle dans l’esprit populaire que seuls un discours et un programme plus qu’iconoclastes ont permis de la surmonter.

A quoi s’est ajouté la capacité de nommer les problèmes tels que ressentis par la population, à commencer par la question non de l’immigration mais de l’arrivée de centaines de milliers de migrants sans aucune solidarité européenne.

Ce constat dessine en creux la tâche qui nous attend : renouveler suffisamment nos formes de mobilisation (et de participation démocratique), pousser à l’extrême limite de faisabilité nos propositions en les recentrant sur les conditions de vie des catégories populaires et des classes moyennes fragilisées, prendre au sérieux leurs sujets de préoccupations, … sans rompre avec notre culture de gouvernement.

Gaëtan Gorce

2018-06-11T09:10:49+00:00 11th juin 2018|Categories: Europe|

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