Emmanuel Maurel : « Les militants du PS ont envie de tourner la page du hollando-vallsisme »

INTERVIEW publiée le 22 février, à retrouver ici sur le site du JDD

Candidat à la tête du Parti socialiste, Emmanuel Maurel, représentant de l’aile gauche, veut remettre l’opposition en ordre de bataille contre Emmanuel Macron et les « détenteurs du capital ».

« Vous allez voir, la motion que je porte va créer la surprise. » Emmanuel Maurel veut croire qu’il déjouera les pronostics au prochain congrès du PS. Face à Olivier Faure – le grand favori de la course pour prendre la tête du parti -, Stéphane Le Foll et Luc Carvounas, cet eurodéputé incarne l’aile gauche du parti. Un créneau qu’il est désormais seul à occuper depuis le départ de Benoît Hamon. Dans ce « congrès de survie », Emmanuel Maurel propose une « opposition claire » à Emmanuel Macron et tend la main à toutes les forces de gauche, de Jean-Luc Mélenchon aux radicaux. Il explique son projet au JDD.

Le JDD : Depuis la défaite à la présidentielle, on entend souvent parler de clarification au PS, pourtant cette campagne pour le poste de premier secrétaire est assez confuse. On a du mal à distinguer les projets. Quel est le vôtre?
Emmanuel Maurel : Avant d’être le congrès de la clarification, ce doit être un congrès de survie. Il y a cinq ans, nous avions à peu près tout : l’Elysée, l’Assemblée, le Sénat, les régions… Aujourd’hui, nous flirtons avec la marginalité électorale. Comment nous en sommes arrivés là? Je pense être celui qui fait l’analyse la plus lucide sur le bilan du quinquennat passé et, plus largement, sur la façon d’exercer le pouvoir. Nous ne sommes pas du tout émancipés du modèle présidentialiste de la Ve République. Sous François Hollande, tout était soumis à l’exécutif, le Parlement était abaissé et le PS était atone, inaudible et réduit à s’autocensurer quand il n’était pas d’accord. A cela s’ajoute la crise de la social-démocratie à l’européenne. Face à cette situation, il nous faut être clair sur notre opposition à Emmanuel Macron – cela n’a pas toujours été le cas -, clair sur le bilan du quinquennat passé et clair sur notre volonté de rassembler la gauche. Je propose donc un Parti socialiste décomplexé qui assume ses fondamentaux sans hésiter à faire la synthèse avec un certain nombre de luttes nouvelles qui émergent.

Vous êtes présenté comme le chef de file de l’aile gauche du PS, mais celle-ci a-t-elle toujours sa place alors que Benoît Hamon, qui a été votre candidat à la présidentielle, a quitté le PS?
Manuel Valls et François Hollande ont fait une énorme erreur en théorisant, dans la deuxième partie du quinquennat, le fait qu’il y ait « deux gauches irréconciliables ». Ils nous ont condamné à la défaite. Il va falloir recoller les morceaux désormais. Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon, les écologistes, les communistes, les radicaux de gauche qui ont refusé l’alliance avec les radicaux valoisiens : la question du rassemblement de la gauche va être primordiale. Si je suis élu, je souhaite prendre langue avec ces différentes forces, mais aussi les syndicats. Il y a un réveil social qui s’exprime dans tout le pays, à travers des grognes sectorielles mais qui vont de plus en plus converger. Et le Parti socialiste doit être au rendez-vous de cette convergence.

Vous êtes prêt à faire des alliances locales avec la France insoumise alors que vous avez des différences de position notamment sur l’Europe…
Ça va se faire naturellement. A partir du moment où vous êtes dans l’opposition à Emmanuel Macron, il faut en tirer les conséquences. On ne va pas construire des listes sans alliés, tout seul avec nos petits bras. Nos alliés naturels sont les communistes, les écologistes. Mais sûrement dans bien des configurations, il y aura des listes d’union de toute la gauche. Le risque des municipales est que tout soit à géométrie variable. Que tantôt on s’allie avec Macron, tantôt avec Mélenchon dans une sorte de brouillage des cartes qui ne fera pas honneur à la politique. C’est la stratégie d’Emmanuel Macron. A nous d’être suffisamment forts et cohérents pour éviter ce piège.

Vous utilisez régulièrement le mot de « synthèse », expression très associée au hollandisme lorsqu’il était à la tête du PS. La « synthèse » est-elle toujours possible?
La synthèse, dans l’histoire du PS, c’était à la fin des années 70 quand François Mitterrand arrivait à mettre autour d’une table Jean-Pierre Chevènement, Michel Rocard, Jean Poperen et Pierre Mauroy. A l’issue d’une confrontation, on parvenait alors à un compromis dynamique. Cela n’a rien à voir avec la synthèse version Hollande, à savoir un arrangement improvisé sur un coin de table à la fin d’un congrès où les mots ne sont pas soupesés. Ce n’est pas ça que je préconise. Coexistent au sein du PS des sensibilités différentes et il faut trouver un compromis idéologique. Mais la tentation des petits arrangements reste le principal risque de ce congrès. Qu’on fasse « business as usual » [« comme d’habitude », NDLR] avec l’éternel reconduction des mêmes têtes au nom du rassemblement. Si tel est le cas, nous n’aurions rien appris, rien compris.

Ce congrès du PS n’incarne pas vraiment le renouveau. Vous êtes tous élus et membres du PS depuis plusieurs années…
(Il coupe) Pourquoi vous dites ça? J’ai 44 ans et les autres candidats ne sont pas si vieux! Le PS n’est pas une sorte de gérontocratie. Le renouveau est là : la plupart des candidats n’ont pas exercé de responsabilités importantes à la tête du PS ou dans le pays. Certes, je déplore l’absence de femme, mais Delphine Batho aurait pu avoir ses parrainages et être candidate. Elle a juste choisi une entrée fracassante qui l’a pénalisée. D’ailleurs, je propose une coprésidence homme-femme à tous les échelons du parti.

Y compris pour le poste de premier secrétaire?
Bien sûr. Ce n’était pas possible dans les statuts, mais je n’étais pas du tout opposé à une candidature en binôme, à un ticket homme-femme pour institutionnaliser la parité dans le parti.

Olivier Faure semble favori. Croyez-vous en vos chances?
Je sens une dynamique réelle pour la motion que je porte. Beaucoup de militants ont envie de tourner la page du Hollando-Vallsisme. Olivier Faure, c’est au contraire le changement dans la continuité. Reste un constat : nos militants sont sidérés, traumatisés par ce qu’il s’est passé. Mon rôle, c’est de leur offrir une direction qui leur permet d’espérer de nouveau.

Depuis le début du quinquennat le PS est relativement inaudible. Comment peut-il s’opposer face à Emmanuel Macron?
Nous devons décliner trois notions : le partage des richesses, le partage des pouvoirs et le partage des savoirs. Est-ce qu’aujourd’hui Emmanuel Macron mène une politique de redistribution satisfaisante? A l’évidence non. Sa politique fiscale est clairement injuste. Si on juge à l’aune des politiques de redistribution, Emmanuel Macron a choisi son camp, celui des détenteurs du capital. De plus, le nouveau pouvoir se méfie complètement des corps intermédiaires. Manifestement Emmanuel Macron et Edouard Philippe considèrent que les élus locaux sont plus des empêcheurs de tourner en rond que des partenaires. Il y a aussi une défiance par rapport aux syndicats ou aux associations. Emmanuel Macron a surjoué l’horizontalité pendant la campagne présidentielle mais en réalité, il est totalement épris d’une sorte de verticalité absolue. Il réalise cette fusion presque parfaite entre les élites néo-libérales et la noblesse d’Etat dont il fait partie. D’ailleurs François Mitterrand disait « après moi il n’y aura plus que des financiers et des comptables ». Finalement, Macron c’est les deux.

Le nouveau monde, ce sont « des financiers et des comptables »?
Cette dialectique du nouveau et de l’ancien monde, ce sont des éléments de langage. Par bien des aspects le nouveau monde rappelle l’ancien régime. Si le nouveau monde c’est l’ubérisation, le libre-échange généralisé, autant revenir à l’ancien. Au contraire, il fait faire primer la coopération partout où c’est possible. Faire primer la solidarité sur la concurrence. La concurrence, on le voit avec la SNCF, n’est absolument pas une garantie de qualité de service.

La réforme de la SNCF est-elle indispensable?
Le problème de la SNCF, c’est un sous-investissement pour les transports du quotidien. Il y a eu des arbitrages budgétaires à la fin des années 70 pour mettre tout le pognon sur les lignes à grande vitesse et résultat, on a un réseau hyper vieillissant. Les rails en France ont 30 ans, là où en Allemagne, elles en ont 17.

La CGT a d’ores et déjà indiqué qu’elle contesterait ce projet de refonte de la SNCF. Cela pourrait-il entraîner un mouvement social plus large?
Il y a une sorte de ronde des luttes. Elles apparaissent disparates et éparses. Le rôle du PS, en tant que parti d’opposition, est de redonner du sens pour homogénéiser ces luttes. Il y a les surveillants de prison, les personnels soignants, ceux de la SNCF, les fonctionnaires… Tous ont toutefois un point commun : ils dénoncent l’objectif d’Emmanuel Macron de déréguler, libéraliser et privatiser davantage. Le chef de l’Etat, il faut le reconnaître, n’a jamais caché qu’il souhaitait étendre la société de marché.

2018-02-24T19:39:02+00:00 24th février 2018|Categories: Dans les médias|

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